Expulsé des États-Unis, l'un des derniers criminels nazis présumés,
John Demjanjuk, doit être jugé pour sa participation à l'extermination
de 29 000 Juifs en 1943.
De Sobibor, ce terrible camp d'extermination situé en Pologne, il pourrait
être le dernier bourreau en vie. John (Yvan) Demjanjuk est de retour
en Europe. La justice allemande, qui a demandé et obtenu son expulsion
des États-Unis, soupçonne cet ancien garde ukrainien d'avoir participé
à l'extermination de 29 000 Juifs à Sobibor en 1943. Après deux mois
de bataille judiciaire, l'avion transportant Demjanjuk, 89 ans, s'est
posé mardi à Munich. Jusqu'au bout, les avocats du tortionnaire présumé
ont tenté d'éviter ce procès, arguant d'un état de santé précaire.
Affection de la moelle osseuse, insuffisance rénale chronique, leucémie
: ils ont invoqué tous ces maux. Demjanjuk s'était présenté en chaise
roulante aux enquêteur américains et se prétendait à l'agonie. Mais
des vidéos de la salle d'attente de son médecin le montraient, à la
même époque, se levant et marchant seul sans difficulté. Le ministère
de la Justice américain a finalement statué : «Aucun rapport médical
fourni par le demandeur n'étaye l'affirmation
selon laquelle voyager ou être incarcéré pourrait être assimilable
à de la torture étant donné son état de santé», comme l'avait déclaré
son fils.
À peine arrivé en Allemagne, l'accusé a nié, mardi, sa présence à Sobibor. «Et
quand bien même, il serait acquitté», a lancé Me Ulrich Busch, son
avocat. Il vient d'Ukraine, et, comme gardien étranger, il agissait
sous la contrainte. Ces gardiens n'aidaient pas et n'entraient pas
dans les chambres à gaz.» La ligne de défense se dessine déjà, mais
le procès n'est pas encore acquis. Le tribunal allemand doit encore
évaluer si l'octogénaire n'est pas trop faible pour comparaître.
«Les gens ne voient plus qu'un vieux monsieur. Ils
oublient celui qui a conduit des innocents dans les chambres à gaz»,
regrette Thomas Blatt, 82 ans, un des rares survivants de Sobibor,
qui doit l'identifier. «Je veux la vérité, a déclaré ce témoin à
l'hebdomadaire Spiegel.Il doit avouer, car il sait beaucoup. Il est
le dernier coupable encore en vie de Sobibor.» En dix-huit mois,
on y gaza près de 250 000 personnes, surtout des Juifs venus de Lublin,
en Pologne, mais aussi des Tchèques et des Autrichiens, des prisonniers
politiques, des Tsiganes. Et des Français. Quatre convois ont quitté
Drancy pour Sobibor en mars 1943. Quatre mille hommes entassés dont
seuls seize survivront. Les convois 50 et 51 s'ébranleront les premiers,
avec près de 2 000 Juifs arrêtés dans l'ancienne zone libre, en représailles
d'attentats. Le «52» emporte des Juifs marseillais pris lors de la
grande rafle du Vieux-Port. Fin mars, alors que Demjanjuk est supposé
être à Sobibor, des familles, comprenant 120 enfants en tout, embarquent pour le voyage final dans le convoi 53. Tous auraient dû rejoindre Auschwitz,
mais trop de trains s'y pressaient. Alors on les dérouta vers Sobibor.
Ouvrier chez Ford
Maurice Jablonski, l'un des rescapés, se souvient des cris en arrivant
: «Je parlais un peu l'allemand, j'ai compris que ceux qui avaient
la force de soulever un rail devaient se présenter. Ça m'a sauvé.»
Il ira travailler au camp voisin de Majdanek. Tandis que ses compagnons
de voyage doivent abandonner leurs valises sur le quai pour marcher
vers ce qu'on leur présente comme des «salles de douche», pressés
par des «schnell et des coups». Chaque jour, 1 300 personnes mouraient
gazées à Sobibor. Quelques prisonniers retenus pour faire fonctionner
le camp ont pu, dans une révolte devenue célèbre, s'échapper et
raconter. La mort, bien sûr. Mais aussi les sévices, la brutalité
des SS et des gardes ukrainiens, appelés les «noirs», en raison
de la couleur de leur uniforme, qui «fusillaient les nouveaux arrivants
vieux et malades qui ne pouvaient plus avancer». Après cette insurrection,
le camp fut démonté à la demande de Himmler, et des arbres furent
plantés, comme pour effacer le crime.
Né en Ukraine en 1920, John (Yvan) Demjanjuk sert
dans l'Armée rouge lorsqu'il est capturé par les nazis en 1942. On
le retrouve ensuite comme gardien de camp à l'Est. Dans le trouble
de l'après-guerre, il se fond dans un camp de personnes déplacées
en Allemagne, où il rencontre sa femme. En 1952, il rejoint les États-Unis
et entre chez Ford, dans l'Ohio, comme ouvrier. Vingt-cinq ans plus
tard, son passé resurgit. On le soupçonne d'avoir été le gardien
d'un autre camp de concentration, celui de Treblinka, où plus de
800 000 Juifs trouvèrent la mort. Israël demande l'extradition de
celui qu'il prend pour Ivan le Terrible, qui dirigeait les installations
de gazage à Treblinka. Et l'obtient en 1986. Le 25 avril 1988, Demjanjuk
est condamné à mort à Jérusalem. Mais le KGB fournit alors des dossiers
qui laissent penser qu'Ivan le Terrible s'appelait Marchenko et non
Demjanjuk. Dans le doute, la Cour supérieure de justice israélienne
casse l'arrêt en 1993. Après sept ans de détention, Demjanjuk est
libéré et retourne aux États-Unis.
C'est lors de son retour, par un vol qui devait faire
escale en France, que l'association des Fils et Filles de déportés
juifs de France, conduite par Serge Klarsfeld, porte plainte. Depuis,
«nous avons accumulé trente volumes de documents», explique le juge
Jean-Louis Périès, qui a repris le dossier. «Mais nous ne disposons
pas encore des éléments matériels pour que nous, Français, puissions
demander l'extradition», ajoute-t-il. L'absence de témoins français,
les difficultés d'identification font reposer l'accusation sur des
documents détenus par les Russes, qui ne semblent pas encore prêts
à les communiquer.
Pendant ce temps, aux États-Unis, le juge et chasseur
de nazis Edward Stutman a réuni de nouvelles pièces d'archives. En
2001, un nouveau procès s'ouvre. Une fois de plus l'Ukrainien nie
sa participation à la solution finale, se présente comme prisonnier
des Allemands, sans pouvoir préciser sa résidence pendant la guerre.
Un témoignage crucial, celui d'un autre garde ukrainien, M. Danilchenko,
lors d'un procès en 1949, évoque un collègue «particulièrement cruel
à Sobibor, du nom de Demjanjuk». En 2002, l'ouvrier automobile retraité
perd sa nationalité américaine. Trois ans plus tard, les États-Unis
souhaitent l'expulser vers l'Ukraine. Qui n'est guère désireuse de
le juger. Mais, en 2008, le procureur de la République fédérale allemande
pour les crimes contre l'humanité, Kurt Schrimm, assure qu'il détient
désormais les preuves suffisantes pour inculper Demjanjuk. De nouveaux
experts ont pu certifier l'authenticité d'une pièce d'identité avec
photo qui le signale comme garde à Sobibor en 1943. En mars dernier, le parquet de Munich, lieu de sa dernière résidence, demande alors son extradition.
«Qu'aucun ne puisse mourir en paix»
«Maintenant qu'il est en Allemagne, nous allons réunir les enfants
de déportés français de Sobibor pour qu'ils se portent partie civile,
annonce Serge Klarsfeld. Ils sont nombreux, car ce sont essentiellement
des hommes de 20 à 50 ans qui ont été raflés.» La justice allemande
n'exigeait jusqu'à présent que peu de documents pour prouver la
filiation avec les victimes. La plupart des Français devraient
donc pouvoir déposer plainte. Soixante-six ans après le crime.
«Nous accomplissons la promesse de pourchasser partout et jusqu'au
bout les anciens nazis, qu'aucun ne puisse mourir en paix. Et cet
effort de justice exceptionnel, nous le devons aux victimes», explique
Serge Klarsfeld, qui a dédié sa vie, avec sa femme Beate, à cette
traque. Une entreprise qui se poursuit de par le monde : «Depuis
janvier 2001, 66 condamnations ont été obtenues contre des criminels
de guerre nazis, au moins 48 mises en accusation ont été produites,
et des centaines de nouvelles enquêtes lancées », précise le directeur
du centre Simon
Wiesenthal en Israël, Efraïm Zuroff. «Alors que l'on pense généralement
que l'âge des suspects est le principal obstacle aux poursuites,
dans la plupart des cas, c'est le manque de volonté politique plus
que toute autre chose.» Notamment en Europe de l'Est.
Le procès de Demjanjuk, s'il a effectivement lieu,
serait l'un des derniers contre un criminel nazi présumé en Allemagne.
Serge Klarslfed aurait préféré que l'on arrête un cadre des camps
de la mort, aux responsabilités plus évidentes, plutôt qu'un gardien.
«Beaucoup de sous-fifres ont été jugés», estime-t-il. Certains capturés
dans l'après-guerre, d'autres retrouvés plus tard. Avec sa femme
Beate, il en a lui-même débusqué. L'un d'eux, Oswald Kaduk, s'occupait
de malades à Berlin. Et lorsque les Klarsfeld l'ont découvert, il
ne répétait qu'une chose : «Vous m'avez gâché ma vieillesse avec
votre sale procès.» Comme Herbert Hagen, condamné à Cologne, qui
«ne voulait que vivre tranquille ». «Vieillir tranquille», c'est
ce que réclame aujourd'hui pour son père le fils de John «l'Américain»,
oubliant Demjanjuk l'Ukrainien.
lefigaro.fr
|